Des pèlerins seniors de plus en plus présents
Le chemin de Compostelle n’a jamais été réservé à une tranche d’âge, mais ces dix dernières années, le visage du pèlerin a pris bien des rides, au sens noble du terme. Selon les dernières données de l’Association des Amis de Saint-Jacques en France et du Bureau des Pèlerins de Saint-Jacques-de-Compostelle, près de 27 % des marcheurs sont aujourd’hui retraités (sources : Caminosantiago.org et Compostelle.fr).
Longtemps, la retraite était synonyme de repos et d’activités calmes, mais désormais, ce sont de plus en plus d’hommes et de femmes de 60, 70, voire 80 ans qui prennent la route, le bâton à la main et le sac sur le dos, souvent pour la toute première fois de leur vie.
Qui sont les retraités qui se lancent sur Compostelle ?
On pourrait penser à un profil unique, mais la réalité est bien plus nuancée. Voici les principales catégories de retraités marcheurs que l’on rencontre aujourd’hui sur la voie vers Compostelle :
- Les pèlerins spirituels : Ce sont des marcheurs qui cherchent du sens ou un nouveau souffle dans leur existence. Leur motivation n’est pas toujours religieuse, mais le désir de réflexion profonde, de mise à distance, de gratitude ou d’apaisement prévaut. Selon la Fédération Française des Associations des Amis de Saint-Jacques, plus de 35% des plus de 60 ans évoquent une dimension spirituelle (source : chemins-compostelle.com).
- Les aventuriers tardifs : Ceux qui, après avoir longtemps rêvé du grand départ, profitent de la retraite pour franchir le pas. Ils n’avaient jamais osé, ou n’en avaient pas le temps plus jeunes. Leur plaisir : sortir de leur zone de confort, affronter la marche, les imprévus, l’inconnu.
- Les amoureux de la nature : Beaucoup citent le besoin de paysages, de liberté et de tranquillité. Près d’un tiers des retraités venus du nord de la France ou d’Europe du nord avouent venir « pour respirer autrement » ou « voir défiler les saisons » (source : Fédération Européenne des Chemins de Saint Jacques, rapport 2022).
- Les marcheurs « sociaux » : Pour certains, la solitude pèse. Le chemin devient alors un lieu de rencontres, d’échanges, de nouveaux liens. Parmi les retraités, près de la moitié déclarent que l’aspect « compagnonnage » est un facteur déterminant pour partir (source : étude Chaire Tourisme, UCO Angers, 2021).
- Les marcheurs « remise en forme » : Certaines personnes profitent de la retraite pour retrouver une condition physique après des années parfois trop sédentaires, ou surmontent des problèmes de santé par la marche. 20 % citent des raisons de bien-être physique comme point de départ (Baromètre Global Camino, 2023).
Des motivations variées, souvent entremêlées
Il n’est pas rare que ces motivations s’entrecroisent. Une étude menée par la Fédération Espagnole des Associations de Amis du Chemin évoque près de 60 % des seniors associent au moins deux raisons majeures pour se lancer : quête de sens et envie de défier le vieillissement, solitude et soif de nature, ou besoin de spiritualité et de « reconnexion » physique.
Voici quelques situations réelles :
- Françoise, 74 ans, ancienne institutrice, déclare être partie car « le silence de la forêt et l’accueil dans les gîtes » lui manquaient après le décès de son mari.
- Robert, 69 ans, a entrepris la première étape pour « se prouver qu’il pouvait le faire, malgré un diabète de type 2, et pour remercier la vie d’être encore debout ».
- Monique et Hélène, 66 et 72 ans, sont parties à deux, après s’être rencontrées en association de randonnée. « Marcher, c’est oublier qu’on a passé l’âge de tout recommencer ».
Ce ne sont pas des exceptions. Marcher attire aujourd’hui les retraités venus de tous horizons sociaux et culturels, avec le même désir puissant de valoriser leur temps de vie libre.
Différences de profils selon l’âge de la retraite
La catégorie des marcheurs retraités n’est pas homogène. On repère auprès des hospitaliers des compositions d’âge qui influencent beaucoup l’expérience :
| Tranche d’âge |
Caractéristiques principales |
| 60-65 ans |
Souvent actifs physiquement, certains encore en activité partielle ou jeunes retraités. Motivation : le défi, la transition de vie. |
| 66-75 ans |
Retraités assagis, avec plus de temps, souvent attentifs au rythme du corps. Recherche de calme et de compagnonnage. |
| 76-85 ans |
Expérience précieuse, préparation minutieuse, étapes plus courtes. Souvent déjà marcheurs assidus ou ayant l’habitude des grands chemins. |
On observe que l’avancée en âge invite à adapter le parcours : moins d’étapes longues, pauses plus fréquentes, et souvent le choix de tronçons mieux balisés et équipés.
La préparation : ce qui change chez les retraités d’aujourd’hui
On ne part pas à 70 ans comme à 30. Les retraités d’aujourd’hui préparent de plus en plus sérieusement leur voyage. Voici les points qui ressortent le plus :
- Choix du parcours : beaucoup préfèrent des itinéraires bien balisés, comme la voie du Puy (GR65), ou la voie de Tours dès Gradignan jusqu’à Bazas. Ces tronçons offrent plus d’infrastructures, moins de dénivelés (idéal pour les articulations), et une plus grande accessibilité en cas de problème.
- Consultation médicale : 57 % des retraités consultent un médecin avant de partir (source : fédération Chemins de Compostelle, sondage 2023). Une préparation physique (marche progressive, port du sac) s’avère fréquente chez les 70-80 ans.
- Répartition du bagage : les retraités allègent, adaptent, souvent mis au courant par leur entourage ou des hospitaliers chevronnés. Le portage par taxi ou voiture balai de gîtes est de plus en plus utilisé (+18 % en 2022, statistiques Fédération Française de la Randonnée Pédestre).
- Itinéraires en fractionné : nombreux sont ceux qui réalisent le chemin une portion par an, segmentant l’itinéraire pour une meilleure adaptation à leur forme et leur disponibilité.
Les femmes, nombreuses et audacieuses
Un autre fait marquant, peu souvent mis en avant : la proportion des femmes retraitées sur le chemin. Elles sont désormais légèrement majoritaires, représentant 52 % des retraités marcheurs en 2023 (source : Association espagnole « ACOGIDA EN EL CAMINO »).
Une explication possible tient à la longévité supérieure des femmes, mais aussi à une culture croissante de la marche et de l’autonomie féminine après la retraite. Elles n’hésitent plus à partir seules ou en petits groupes, parfois en se rencontrant via les réseaux sociaux ou les associations locales.
- Groupes d’amies qui se retrouvent chaque année sur de petites étapes.
- Femmes voyageant seules, mais préparées, souvent équipées d’un téléphone et de contacts locaux.
- Participation accrue aux forums d’entraide et aux ateliers de préparation proposés par les associations.
Leur présence contribue à un climat de bienveillance renforcée, et beaucoup témoignent d’un esprit d’entraide plus fort sur le chemin lorsque les âges mûrs dominent dans un gîte ou un tronçon.
Origines géographiques et milieux sociaux
La carte des retraités pèlerins s’est diversifiée :
- Les Français restent majoritaires, notamment les habitants de régions urbanisées (Île-de-France, Rhône-Alpes, Hauts-de-France).
- On recense une hausse continue des retraités espagnols et allemands marchant sur les voies françaises (rapport OFAJ 2023).
- Le chemin attire aussi des retraités belges, hollandais, britanniques, souvent adeptes de la randonnée de longue durée.
- Quant au niveau social, l’accès au chemin s’est démocratisé : si les cadres et professions libérales restent bien représentés, on compte de plus en plus d’ex-salariés d’entreprises, agents publics ou ouvriers ayant découvert la marche via des clubs ou grâce à l’entourage.
Ce que le chemin apporte aux retraités aujourd’hui
Les études comme les témoignages convergent : la marche, surtout en solitaire ou en petits groupes, favorise la reprise de confiance, la prévention du déclin physique, l’autonomie et l’ouverture à autrui.
De nombreux marcheurs avancés en âge soulignent :
- Une meilleure qualité de sommeil.
- Un abaissement du stress et de l’anxiété.
- Un sentiment renouvelé de capacité physique, notamment pour les retraités souffrant de maladies chroniques légères ou débutantes.
- La création de nouveaux liens d’amitié, y compris entre nationalités différentes.
- Des idées renouvelées sur leur propre présent et leur avenir.
D’après la Fondation France Alzheimer, le maintien d’activités d’endurance douce, surtout en nature, ralentit d’environ 30 % l’apparition de certains troubles liés à l’âge (étude 2022). Le chemin devient ainsi un espace de prévention naturelle : pas besoin d’être sportif pour tirer profit de la marche, il suffit de l’adapter à son rythme, et d’oser commencer.
Quand les profils se rencontrent : le compagnonnage intergénérationnel
Ce qui fait la richesse du chemin, c’est la diversité. À Gradignan, il n’est pas rare de rencontrer un groupe de retraités partis ensemble depuis Paris, traversant un tronçon avec des plus jeunes, ou marchant en solo avant de partager un repas avec un couple de quadras ou une famille.
Le Chemin est propice à ces déplacements de frontières : entre origines, niveaux sociaux, âges et histoires. Les retraités qui osent aujourd’hui entament un parcours, mais aussi une aventure humaine, où chaque profil apprend des autres, et tire profit de l’entraide sur la route.
Quel que soit le profil, le pas qui compte, c’est le premier. Après, tout peut arriver : c’est ce qui fait du Chemin de Compostelle une aventure toujours nouvelle.